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Un ingénieur chez les avocats (Thierry Lautier, promo 2006)

Vie des Alumni

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02/10/2020

Un ingénieur chez les avocats

| Thierry LAUTIER (promo 2006) | tlautier@reedsmith.com |

LES MOUTONS À CINQ PATTES

Dans un monde en constante évolution, les profils « atypiques » ont plus que jamais le vent en poupe. Les double-diplômes sont devenus un gage d’agilité et de polyvalence. Dans ce contexte, les ingénieurs qui ne se destinent pas aux sciences sont incités à revêtir tôt ou tard une double casquette, en complétant leur diplôme par une formation dans un tout autre domaine. Il existe désormais toutes sortes de « moutons à cinq pattes ». Le plus connu est sans doute « l’ingénieur-MBA », qui combine un statut de technicien/ingénieur et un statut de manager/business, qui lui permet de naviguer aisément dans l’entreprise.

A l’inverse, le mouton le moins connu est « l’ingénieur-avocat ».


INGÉNIEUR, NATURELLEMENT

Au lycée, je ne savais pas quel métier me correspondrait le mieux. Relativement à l’aise avec les matières scientifiques, je me destinais naturellement aux classes préparatoires et au métier d’ingénieur. Ce n’est qu’après avoir intégré SupOptique que j’ai pris le temps de réfléchir et de comprendre que les sciences ne suffiraient pas à m’épanouir durant toute ma carrière. Je devais trouver un complément… mais lequel ?

LES BREVETS, UN PONT ENTRE DEUX MONDES

Intéressé par l’innovation, j’ai découvert les brevets grâce à une offre d’emploi sur internet. J’ai donc débuté ma carrière dans un cabinet de Conseils en propriété industrielle, où j’avais pour tâche de rédiger des demandes de brevet et de contribuer à leur délivrance. Afin de représenter des inventeurs devant l’INPI et l’OEB, j’obtenais les qualifications de « Conseil en propriété industrielle » et de « Mandataire agréé près l’Office européen des brevets ».

De prime abord, les brevets peuvent paraître ésotériques (avec leur langage particulier) et administratifs (avec leurs formalités de dépôt). Mais il s’agit en réalité d’une activité ludique, à la frontière des sciences (il s’agit de protéger des « inventions » techniques) et du droit (il s’agit de « protéger » des inventions en les exprimant dans un langage juridique). En outre, ce fut pour moi l’occasion de découvrir et d’analyser des inventions de toutes sortes – qu’il s’agisse d’une structure de fibre optique, d’un phare de véhicule automobile, d’une monture de lunettes… ou encore d’une machine à crêpe.

Malgré l’aspect juridique de mon travail, je restais un « ingénieur chez les ingénieurs ». Je n’étais pas convié à l’aspect des brevets qui me paraissait le plus stimulant : le contentieux de la contrefaçon, domaine judiciaire réservé aux avocats.

L’INGÉNIEUR CHEZ LES AVOCATS

En 2012, je franchis le pas et bascule « du côté obscur de la force » en rejoignant un cabinet d’avocats international, Allen & Overy LLP, afin de travailler sur les parties techniques des contentieux. Il s’agit classiquement d’affaires de contrefaçon entre concurrents, le premier détenant des brevets protégeant une technologie, le second commercialisant des produits potentiellement contrefaisants. Je deviens un « ingénieur chez les avocats ».

Très vite, j’ai découvert un nouveau monde, celui des affaires judiciaires, avec des enjeux importants, notamment financiers (les dommages-intérêts) et commerciaux (l’interdiction de vendre les produits en cause). J’ai ainsi pu travailler sur des dossiers emblématiques tels que la « guerre des brevets » entre Samsung et Apple.

Mais le parcours fut loin d’être simple : en marge d’un travail déjà prenant, j’ai dû obtenir une licence, puis une maîtrise de droit, puis passer le fameux « Examen du Barreau », comme n’importe quel étudiant en droit – avec ses notes de synthèse, ses commentaires d’arrêt, ses cas pratiques et son célèbre « Grand Oral ».

Je prête finalement serment en 2015 et exerce depuis comme avocat.

L’INGÉNIEUR-AVOCAT

Aujourd’hui, ma formation d’ingénieur est devenue un atout majeur dans mon métier.

Sur le plan strictement professionnel, ma formation scientifique me permet de saisir tous les enjeux d’une affaire de brevet. Mais la formation d’ingénieur ne se limite pas aux sciences : elle enseigne aussi la discipline, le pragmatisme, la rigueur, l’organisation, qui sont autant d’atouts aujourd’hui dans mon métier.

Sur le plan psychologique, mon statut d’ingénieur-avocat est toujours mis en avant, au point que certains confrères se définissent en creux comme « simples avocats ». Nous sommes une poignée d’ingénieurs à être ainsi devenus avocats.

L’ASSOCIÉ

Depuis quelques semaines, je suis devenu associé dans un cabinet d’avocats international, Reed Smith. Je suis l’un des très rares ingénieurs de formation dans cette situation.

Cette étape constitue à la fois l’aboutissement d’un long parcours, mais aussi le début d’une nouvelle vie : celle d’associé, avec son lot de responsabilités, mais aussi la perspective de développer ma pratique et ma clientèle, centrée sur les brevets (le contentieux judiciaire, les contrats de licence, stratégie de dépôts de brevets etc.) et sur le secret des affaires (pour tout ce qui n’est pas brevetable). Un monde nouveau s’ouvre ainsi à moi, où mon expertise est recherchée. Il m’arrive désormais d’être sollicité pour des interviews.

MAIS AVOCAT AVANT TOUT

Malgré mes origines d’ingénieur, je me sens désormais pleinement avocat, ne serait-ce que sur le plan déontologique, l’avocat devant respecter de nombreux principes essentiels tels que l’indépendance, la prudence, la dignité, la loyauté ou encore l’humanité.

L’aspect judiciaire est aussi déterminant, mon travail consistant notamment à représenter mes clients devant les tribunaux, qu’il s’agisse de l’ancien Palais de justice chargé d’histoire, ou du tout nouveau tribunal judiciaire aux Batignolles.

Une composante essentielle du métier d’avocat est la plaidoirie. Il s’agit du moment où tout se joue, face aux magistrats, surtout dans une matière aussi « obscure » que les brevets. Les ingénieurs ne sont pas préparés à cet exercice ! Ce fut pour moi un véritable obstacle à franchir. J’ai pris ce défi à bras le corps, en participant par exemple au Concours de la Conférence du stage (concours d’éloquence entre avocats). Aujourd’hui, avec une quinzaine de plaidoiries à mon actif, cet exercice est devenu l’un de mes atouts.

SE DONNER LES MOYENS

A travers mon expérience, je cherche moins à susciter une vocation pour le métier d’avocat qu’à élargir le champ des possibles. Il suffit de rester curieux, de ne se fermer aucune porte, de se fixer des objectifs… et de s’en donner les moyens.

Pour autant, il convient de garder une part d’insouciance. Un parcours se dessine souvent par étapes, au gré de rencontres et de révélations. Dans mon cas, j’avais su à quel point le parcours d’un « ingénieur-avocat » pouvait être long, j’y aurais peut-être renoncé !






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